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LINTERVIEW DU LUNDI
Ousmane Ndiaye Dago (infographiste, photographe et designer):
"Linformatique ne pourra jamais remplacer la
sensibilité humaine"
Létonnement. Cest
ce phénomène qui a ouvert les portes du marché
international à Ousmane Ndiaye Dago. Ce photographe,
designer et infographiste a réalisé lillustration
des livres des NEAS (Nouvelles Editions Africaines-Sénégal)
et des pochettes des cassettes de Youssou Ndour. L'année
2001 a été faste pour lui, avec comme point
culminant, une sélection à lExposition
internationale de Venise, après celles de Valencia,
Barcelone, Bologne, etc. Avant lui, seuls les noms du défunt
Moustapha Dimé et du sculpteur Ousmane Sow étaient
liés à ce must de lart. LEurope
a bien aimé ses corps de femmes enduits de boue et
aux postures tout à fait plastiques. Des uvres
au carrefour de la peinture, de la sculpture et de la photographie.
Il a dû user dimagination pour contourner le
puritanisme du Sénégalais qui fait
semblant dêtre choqué en voyant
sa série Femme-Terre . Né en
1951 à Ndiobène (département de Bambey),
Dago a fait ses armes aux Beaux Arts de Dakar avant d'achever
un troisième cycle à lAcadémie
Royale dAnvers, en Belgique. Actuellement, il donne
des cours à lEcole Nationale des Arts de Dakar.
Cette année marque une ouverture
sur la scène internationale avec lexpo de Venise,
celle de Valencia, de Barcelone et, récemment, celle
de Milan. On a limpression que, dun coup, tout
vient en même temps.
"Je pense quà un moment donné,
on a le niveau. Et à partir de là, on attend
la chance. La chance ma souri. Au début, jai
réalisé des expositions dart graphique
et de design avec tous les logos, affiches et dépliants
que javais confectionnés pour des entreprises
dakaroises. Je me suis dit que, étant déjà
connu au Sénégal avec lart graphique,
il me fallait aller vers la peinture ou la sculpture. Mais
la peinture, cela prend énormément de temps.
A lépoque, javais décidé
de réaliser une exposition et il me fallait, en très
peu de temps, créer quelque chose. Jai tout
de suite pensé à la photographie. Quand on
parle de sculpture, cest très personnel. Or,
en art graphique, cest lartiste qui parle".
Et vous avez développé
ce concept qui donne à votre uvre le titre
Femme-Terre ?
"Jai beaucoup réfléchi. Je me
suis demandé ce quil fallait faire pour aboutir
à un concept original avec la photo. Lexercice
était loin dêtre facile. Nos réalités,
au Sénégal, veulent que quand tu prends le
meilleur photographe du monde et que tu le fasses exposer
à Dakar, les gens nachèteraient pas
une photo. Ici, on connaît la photo du guide religieux
que lon achète et que lon accroche quelque
part dans sa chambre. Il me restait la nature. Mais là,
je me suis dit que cétait une solution de facilité
étant donné que les gens auraient comme réaction
: "cest juste la mer". Et cest tout
! Il me restait enfin le corps. Mais comme nous sommes dans
un pays très religieux, cela peut déranger.
Jai réfléchi et je me suis rappelé
un proverbe bien de chez nous : "lil ne
voit pas, cest lesprit qui voit". En clair,
cela veut dire que lorsquon montre un sein nu, cela
choque ; mais lorsque lon montre un enfant en train
de téter ce même sein nu, cela ne choque plus.
Même chose si tu portes un slip en ville. A la plage,
cela ne dérange personne. Pour contourner ces tabous
sociaux, jai donc pensé au maquillage. Cest
ainsi que j'ai pris des mannequins, j'ai enduit leur corps
avec de largile avant de les photographier. Finalement,
les gens ont accepté mes photos car ils pensent que
cest juste de la sculpture".
Cest un concept quelque peu
révolutionnaire que de prendre des mannequins et
de les photographier après maquillage, avec toutes
les couleurs, comme s'il s'agissait d'une peinture ou d'une
sculpture.
"Jallie la sculpture, la photo, la peinture,
limpression en volume, dans mon projet artistique".
Et quelle définition donnez-vous
à cette trouvaille ?
"Quand on est artiste, il faut se faire un nom chez
soi dabord. Cest très important. Cest
pour cela que jai voulu tout simplement faire quelque
chose qui est accepté chez moi, en dehors des définitions.
Mais javoue que cela a été très
difficile".
Pourquoi le contexte sénégalais
est-il aussi difficile pour quun artiste arrive à
se faire comprendre ?
"Une fois, jai dit que quand on parle de lArt
en général, on touche une frange de la population
qui a échoué à lécole.
Quelque part, cest parce quils nont pas
réussi à pousser les études très
loin que bon nombre de nos compatriotes se sont découvert
une vocation dartiste. Pour ma part, jai eu
la chance davoir fait des études. Mais en général,
si tu es photographe, cest parce que cest ton
frère qui ta offert ton premier appareil qui
te permet de courir les cérémonies familiales
et de prendre des images à commercialiser pour vivre.
En ce moment, on ne pense jamais art, mais aux moyens de
survie. Même chose pour le cinéma. Quand on
parle de lart plastique, les gens pensent automatiquement
aux dessins sur les murs. Lart est plus vaste que
cette définition simpliste. Par exemple, lorsque
vous entrez dans un supermarché, quand vous tenez
un téléphone portable, pour peu que vous fassiez
attention aux formes, vous pouvez y découvrir de
lart à travers le design. Cela, cest
de lart graphique".
Comment êtes-vous arrivé
à convaincre des Sénégalaises à
se faire enduire de largile sur le corps et à
se faire photographier ?
"Avec les mannequins, cela a été difficile.
Aucune femme navait accepté dans un premier
temps et j'étais resté cinq mois à
réfléchir. Je connaissais quelques filles
dans le milieu de la publicité et je leur ai demandé
de chercher pour moi. Le lendemain, elles sont revenues
me voir et se sont proposées elles-mêmes. La
relation de confiance était établie. Cest
cela qui est important. Dans mes uvres, il ny
a ni peau visible, ni visage. La peau est enveloppée
d'une couche de boue et le visage nest pas photographié.
Celui qui regarde mes photos pense tout de suite que cest
un dessin ou une sculpture. Il nest pas choqué.
Mais quand il apprend que ces filles sont des Sénégalaises
et non des Européennes ou de simples sculptures,
il fait semblant dêtre choqué".
Ah oui
?
"Oui, parce quici, on fait toujours semblant
dêtre choqué !"
Il vous a donc fallu une bonne
dose de psychologie pour ne point heurter
"Jai suivi des cours de psychologie et de psychologie
des couleurs. Mon challenge, cest damener lautre
à aimer ce que je fais. Mais le Sénégalais
prend la "soutoura" (pudeur) et sen enveloppe
lesprit. Tenez, par exemple, lorsque mes uvres
sont exposées quelque part, les hommes qui viennent
ne donnent jamais leurs impressions les premiers. Ils attendent
que leurs femmes disent que cest beau pour oser affirmer
queux aussi adorent".
Parmi les facteurs entourant votre
métier dinfographiste et de photographe, il
y a linformatique. Lordinateur, est-ce un plus
ou un risque de voir cet outil de la modernité déshumaniser
la créativité ?
"Le boom de linformatique est positif. Mais
il y a de réelles menaces que ce boom participe à
la déshumanisation de la créativité.
Dans le domaine de lart graphique, linformatique
est utilisée dans les deux cas suivants : la PAO
(Publication Assistée par Ordinateur) et la CAO (Conception
Assistée par Ordinateur). Cela signifie, dans le
domaine de lart graphique, que linformatique
peut faire gagner du temps. Ce que lon faisait en
deux jours, on peut maintenant le réaliser en une
heure. Cependant, celui qui est derrière cet outil
doit d'abord être artiste. C'est alors seulement qu'il
pourra donner des directives à la machine. Aujourdhui,
cest le contraire que lon voit : des gens qui
ont la maîtrise de loutil informatique, mais
qui ne sy connaissent pas en psychologie des couleurs
et autres normes artistiques. En général,
il ny a pas de concept artistique. Or, il faut les
deux pour une uvre dans lart graphique : le
concepteur et le réalisateur. Un logo, cela ne se
fait pas directement dans linformatique. Cela se conçoit
dabord. Quand on voit un travail très bien
fait, on doit sentir la main de lhomme derrière".
Et cest une limite à
la qualité en ce qui concerne le marché sénégalais
?
"Oui. La personne qui maîtrise linformatique
a tendance à faire ce quelle veut avec. Et
très souvent, ce genre de créations ne répondent
à aucune norme. Cest comme un chanteur qui
na pas le B-A-BA de la chanson. En art graphique,
il y a des normes. Lart graphique, cest ce que
lon consomme, ce que lon touche au supermarché,
les dépliants, le journal. Il y a deux compartiments
: lédition et la publicité. La publicité,
cest tout ce qui a trait aux affiches, à laspect
commercial en général. Lédition,
c'est le volet le plus scientifique. Mais, ce qui est dommage
au Sénégal, cest que nous sommes dans
un pays où il ny a pas de juge pour délimiter
toutes ces frontières".
Cela veut-il dire que nous avons
beaucoup de créateurs , mais peu de
qualité ?
"Les infographistes, en général, sont
employés dans limprimerie, à hauteur
de 80 %, ou dans les agences de publicité. Mais actuellement,
les grandes agences font plus de réclame que de publicité.
C'est peut-être pourquoi il y a des erreurs typographiques.
Ici, les gens ne savent pas trop dans quel sens lart
graphique doit évoluer. Ils ne savent pas utiliser
linformatique dans lart graphique. Pour faire
des affiches ou des jaquettes de cassettes, certains choisissent
la solution la plus facile. Ils prennent nimporte
quoi pour meubler leur ouvrage. En Europe par contre, il
y a des systèmes de validation, des Biennales par
exemple".
Le marché de lart
graphique nest donc pas développé au
Sénégal ?
"Le marché, sil existe, est réduit
aux seules imprimeries. En général, il nexiste
pas. Quand on parle de Biennale des Arts, on ne doit pas,
par exemple, primer linformatique. On doit primer
la conception. Un exemple : un jour, dans un avion, en survolant
les terres dEurope, je me suis rendu compte que les
terrains des habitations sont bien tracés. Jai
pris mon crayon et jai dessiné ce panorama.
Jai réalisé une exposition avec. Cest
de la conception ça. Cela signifie que linformatique
nest rien dautre quun outil pour aller
plus vite, mais quelle ne peut, en aucun cas, se substituer
à la touche humaine. Ici, en dehors de la peinture
et de la sculpture, on ne connaît pas une autre forme
dexpression artistique. En Europe, jai été
très étonné de découvrir lart
monumental, le design, les bijoux, la mode. Même la
photo, on peut lapprendre au troisième cycle
dans ces pays. Ici, il ny a pas détudes.
On travaille selon son feeling".
Vous avez réalisé
une percée cette année avec des expositions
en Europe. Que recherche le public européen dans
votre uvre ?
"Quand jai développé cette conception
de la photographie, je nai jamais pensé à
lEurope. Par hasard, Claude Nori, qui vit à
Nantes, a tellement aimé mes photos quil ma
invité au Festival des Trois continents. Cétait
en 1998. Par la suite, les organisateurs ont édité
un livre qui porte ce titre : "Odes nues".
Et ça a été
la fameuse rencontre entre le poète Amadou Lamine
Sall et vous. Comment cette complicité artistique
est-elle née ?
"Les éditeurs ont émis le souhait de
voir mes photos accompagnées de textes. Tout de suite,
jai pensé à Amadou Lamine Sall. Cest
un très grand poète qui a produit des textes
extraordinaires sur la femme ! Par la suite, jai réalisé
une exposition à Dakar. Un marchand dart italien
a vu mes photos et en a acheté 25 quil est
allé revendre dans son pays. Cela ma ouvert
les portes des grandes rencontres. Jai été
au Centre culturel de Barcelone avec comme thème
Lartiste et la ville . Jai été
sélectionné pour la Biennale de Venise sur
le thème Plateau de lhumanité
et plate-forme de la pensée . Jai exposé
à lArsenal".
Cela a été un tournant
décisif dans votre carrière ?
"Oui. Cest amusant car jai toujours voulu
rester très simple. Je considère que tout
ce qui m'arrive est normal. Cest Dieu. Ma chance,
cette année, cest davoir exposé
à Venise, en Italie, à la première
Biennale de Valencia, en Espagne sur le thème
Le corps de lart . Jai exposé dans
une galerie à Naples, à Bologne et récemment
à Milan sur linvitation de la firme Porsche.
Cette dernière invitation est importante car cette
firme na jamais invité de peintre. Cette manifestation,
à lintention dinvités triés
sur le volet, a toujours été réservée
au jazz. Jai exposé mes uvres et réalisé
ensuite une performance de vingt minutes. Je pense que si
les responsables de Porsche ont fait cela, cest parce
quils pensent que jai des qualités. Ils
cherchaient létonnement dans mes uvres".
Avez-vous bien mûri ce concept
détonnement avec vos Nues, votre
Femme-Terre ?
"Sérieusement, je travaille sans calcul. Je
ne pense jamais étonnement ou émotion. Ce
sont les autres qui le disent plus tard. Quand jétais
à Venise, le quotidien français Le
Monde a titré sur deux artistes français
sélectionnés à cette Biennale. Au Sénégal,
les gens ne savent pas apprécier à leur juste
valeur la portée de ces grandes manifestations. Cest
quand un artiste organise un défilé de mode
quil est entouré de toutes les attentions.
Cest dommage. Lart visuel nest pas prisé
au Sénégal".
Quelles explications trouvez-vous
à cette désaffection ?
"Cest le niveau général. Au Sénégal,
on est très porté vers le folklore. Et puis,
on ne crée presque rien. On importe presque tout.
Quand on ne crée pas, on ne peut pas voir le lien
entre lartiste et luvre. Cest un
produit fini que lon voit sans rien connaître
du processus de conception. Par exemple, certains me demandaient
ce que je faisais aux NEAS. Ils ne comprenaient pas grand-chose
de mon job : mise en page dun livre, choix des caractères,
grammage du papier, etc. La preuve de cette méconnaissance
? 90 % des livres que lon voit sur le marché
sont faits nimporte comment !"
Quelles solutions faut-il pour
introduire cette rupture dans la diffusion de lart
graphique au Sénégal ?
"Je trouve dommage que des jeunes qui apprennent lart
graphique naient pas accès à l'informatique.
Le feeling, cest fini. Cela ne suffit pas que de vouloir.
Il faut se doter du matériel et faire preuve de créativité
dans le respect des normes. Il faut plus décoles,
de bons professeurs. Cest cette rigueur qui ma
permis de réaliser la plupart des logos que vous
voyez sur le marché et qui ma permis daccéder
au marché international grâce aussi à
mon frère aîné, le colonel Omar Ndiaye
(ex-Dg de la LONASE : NDRL), qui ma appris la rigueur
et la modestie. Jinsiste aussi sur la nécessité
davoir un juge, cest-à-dire des gens
assez outillés pour dire ce qui est bon et ce qui
ne lest pas. Heureusement que nous avons actuellement
un ministre de la Culture jeune qui comprend assez bien
les choses pour pouvoir les faire évoluer dans le
bon sens".
ENTRETIEN REALISE PAR HABIB DEMBA FALL
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